Bien avant l'ère des patinoires modernes et des pistes synthétiques, les habitants de Paris attendaient avec impatience l'arrivée du froid glacial qui figeait les étendues d'eau. Au XIXe siècle, le Bois de Boulogne se métamorphosait, le temps de quelques jours glacials, en un lieu de divertissement prisé, devenant un véritable théâtre en plein air pour les amateurs de glisse et les curieux.
Ce phénomène trouve ses racines au Second Empire et se prolonge jusqu'à la Troisième République, période durant laquelle le patinage devint une activité de loisir très en vogue dans la capitale française. Originaire des pays anglo-saxons, où l'aristocratie avait transformé cette pratique nordique en un passe-temps mondain, il séduisit rapidement les élites parisiennes. À une époque où les sports d'hiver étaient rares en milieu urbain, le patinage symbolisait une élégance nouvelle, alliant l'aspect sportif à la dimension sociale.
Le Bois de Boulogne s'imposa très tôt comme le cœur de cette effervescence hivernale. Dès 1852, l'Empereur Napoléon III, lui-même fervent patineur, fit aménager le Grand Lac pour qu'il puisse être utilisé dès que les conditions de gel le permettaient. En 1865, le Cercle des Patineurs obtint même une concession officielle sur l'un des lacs, formalisant ainsi cette activité. Le patinage devint une pratique structurée, bien que toujours dépendante des caprices climatiques.
Lorsque le froid s'installait durablement, le Bois de Boulogne se remplissait d'une foule nombreuse. Dès que la glace atteignait une épaisseur suffisante, le parc se transformait en un véritable spectacle à ciel ouvert. On y voyait des patineurs expérimentés côtoyer des débutants maladroits, des groupes d'amis et des familles, ainsi que de simples promeneurs venus admirer la scène. Jusqu'aux années 1960, on pouvait également y pratiquer le fauteuil-traîneau et la chaise à patins. Le Cercle des Patineurs organisa même une séance de patinage en musique en 1899, ajoutant une touche festive à l'ambiance. L'élégance était de mise, les dames en robes longues et manteaux de fourrure, les hommes en costume.
Cependant, cette activité n'était pas sans risques. La glace pouvait céder sous le poids de la foule, comme en témoigne un incident dramatique relaté dans Le Petit Journal Illustré du 26 janvier 1908. Trois jeunes personnes disparurent dans le lac après avoir patiné sur une zone où la glace était trop fine. Une trentaine de secouristes se précipitèrent pour les aider et tombèrent à leur tour à travers la glace, heureusement peu profonde. Tous purent être secourus, à l'exception de deux des trois premières victimes.
Au tournant du XXe siècle, le patinage demeurait une activité profondément enracinée dans les mœurs parisiennes. Les hivers rigoureux rendaient les lacs gelés accessibles à tous, bien au-delà des cercles mondains. En février 1929, une vague de froid exceptionnelle donna lieu à de grandioses festivités de patinage au Bois de Boulogne, attirant des dizaines de milliers de personnes. Des champions venus des Alpes, des démonstrations sportives et même un match de hockey sur glace transformèrent le site en un événement populaire d'envergure.
Pourtant, cette tradition dépendait toujours d'une contrainte majeure : la glace naturelle. L'apparition des patinoires artificielles à la fin du XIXe siècle marqua un tournant. Bien que le Bois de Boulogne ait longtemps conservé son aura hivernale, la pratique en plein air déclina progressivement au profit de lieux couverts, plus sûrs et accessibles toute l'année. Peu à peu, les patineurs délaissèrent les lacs gelés, et le Bois de Boulogne perdit son rôle central dans l'histoire parisienne de la glisse.
Aujourd'hui, il est impensable de s'aventurer sur les lacs gelés du Bois de Boulogne. Le patinage a changé de cadre, mais il n'a pas disparu pour autant. Pour retrouver les sensations de glisse au cœur de la capitale, on se dirige désormais vers des lieux emblématiques comme la patinoire du Grand Palais, lors de ses ouvertures hivernales, ou les patinoires couvertes de Paris, qui permettent de chausser les patins en toute sécurité, et ce, toute l'année.